dimanche 30 novembre 2014

La RSE au Maroc: Fonder la citoyenneté sur la légalité

Parce que l’argument et sa tonalité peuvent paraître critiques alors qu’ils ne sont qu’exigeants, je dois dire d’emblée que je me réjouis de la diffusion des discours, des pratiques et des certifications RSE dans les grandes entreprises marocaines. Le monde se partage entre ceux qui voient le verre à moitié vide et ceux qui le voient à moitié plein. J’appartiens résolument à la deuxième catégorie et voudrais contribuer à remplir un verre déjà à moitié plein.
Le philosophe Blaise Pascal a pensé, en son temps, que l’accès à la foi peut être aidé par des exercices quotidiens. Si je peux me permettre d’appuyer mon propos sur l’épaule de ce géant, je dirais que la pratique de la RSE peut être considérée comme une série d’exercices susceptibles de renforcer, à terme, la vertu des entreprises et de leurs dirigeants. Aussi, je ne me rangerai jamais du côté de ceux qui s’empressent de contester à une entreprise le droit de « faire de la RSE » dans un domaine donné, au prétexte qu’elle manque d’exemplarité à d’autres niveaux. Mon réflexe est plutôt d’encourager les promoteurs de la RSE dans ladite entreprise à persévérer, avec l’espoir que leurs efforts pénètroront, un jour, l’ensemble des sphères de l’entreprise. Tout comme Rome n’a pas été construire en un jour, l’entreprise citoyenne est un idéal nécessitant un travail de longue haleine.
Mon propos dans ce texte est d’inviter les experts et les dirigeants des entreprises marocaines à poser les pratiques de RSE sur un socle ferme, celui du respect des lois. Pour comprendre mon propos, il est important de reposer la question fondamentale de la mission première d’une entreprise. Pendant longtemps, l’entreprise a été pensée et dirigée comme un système dont la raison d’être est de maximiser le profit de ses actionnaires. L’accumulation des externalités négatives, sociales et environnementales, les progrès de la démocratie et le développement de l'opinion publique et des médias ont peu à peu forcé une révision de la mission de l’entreprise. La création de valeur pour les actionnaires, toujours impérative dans une économie fondée sur la libre entreprise, n’est désormais légitime que si l’entreprise contribue aussi au bien commun.
Les discours et les pratiques de RSE ont émergé dans des pays où le respect des lois va de soi, ce qui est encore loin d'être le cas au Maroc même si les choses semblent s'améliorer sur ce plan. Contribuer au bien commun, dans des pays où le respect des lois est acquis, consiste à aller au-delà des simples obligations légales de l’entreprise. Aussi, contribuer au bien commun passe par la démonstration d’une volonté sincère de contribution à la résolution de défis collectifs dans des domaines tels que la pauvreté, la santé, l’éducation, le logement ou la protection de l’environnement. L’expression d’entreprise citoyenne a été inventée pour distinguer celles qui ne se contentent pas de se conformer aux lois et règles en usage dans les pays où elles opèrent. Autrement dit, ‘faire de la RSE’ consiste à aller au-delà des obligations légales et à mêler l'entreprise, positivement, de ‘ce qui ne la regarde pas’.
Sans sous-estimer l’importance, au Maroc, des défis relatifs à la pauvreté, à l’éducation, à la santé ou à l’environnement, je pense que la première contribution des entreprises et de leurs dirigeants au bien commun doit être le respect des lois. Une entreprise qui met en place une démarche RSE sans s’assurer du respect des lois, dans toutes les sphères de son action, risque de poser une belle cerise sur un mauvais gâteau.
Quelle est la crédibilité des initiatives RSE d’une entreprise qui est perçue, à tort ou à raison, comme prenant des libertés avec les lois relatives à la fiscalité, au travail, à la consommation, à la concurrence ou à l’environnement ? La première responsabilité sociale d’un dirigeant marocain consiste à faire appliquer les lois par ses collaborateurs et à ne pas tolérer les écarts. Puisque la contribution du secteur de la construction à l’économie du pays est importante, regardons de près ce qui s’y passe. Le ‘non déclaré’ y est tellement la norme que les vendeurs et acheteurs ne semblent même pas conscients qu’ils commettent de la fraude fiscale. Il faut certes saluer les leaders du secteur qui affichent fièrement sur leurs panneaux publicitaires ‘100% déclaré’ mais font-ils preuve de la même rigueur quant à l’observation du droit du travail sur les chantiers, des obligations vis-à-vis de leurs sous-traitants ou bien des normes de qualité qu’elles doivent à leurs clients ? La crise grave qui frappe un acteur majeur du secteur, qui aurait failli à ses obligations légales, suggère que le chemin de la légalité est encore long.
En mettant en place un label RSE et une procédure de certification, le CGEM fait œuvre utile et doit être salué pour cela. Pour remplir l’autre moitié du verre, il faudrait encourager ses dirigeants à être plus audacieux et à mettre en place un label d’entreprise citoyenne reposant sur des indicateurs de respect et de conformité avec les lois et, surtout, à le diffuser très largement dans les entreprises marocaines quelle que soit leur taille. Rêvons de voir, un jour, des panneaux publicitaires affichant ‘Entreprise 100% légale’.
Le respect des lois est une condition fondamentale du développement économique et social. Le bien commun d’un pays et de sa population n’est pas servi lorsque la première préoccupation d’un acteur est la maximisation de sa propre fonction d’utilité, à savoir encaisser le maximum possible et débourser le minimum même quand cela n’est pas légal.
La contribution au bien commun au Maroc passe par la légalisation de l’entreprise avant, peut-être, sa moralisation. Le rythme d’une telle évolution dépend de l’avancement de l’autre grand chantier au Maroc qui est la construction de l’état de droit. La légalité des comportements des entreprises et des citoyens est acquise dans des pays disposant d’une administration et d’une justice compétentes, dotées des moyens d’exercice de leurs missions et impartiales.
Parce que des institutions comme l’entreprise, l’administration et la justice ne sont que des cadres, plus ou moins normatifs, de l’action des personnes et des groupes, on peut difficilement imaginer des institutions vertueuses qui ne seraient pas composées d’individus vertueux. On reconnaît ici le dilemme classique de la poule et l’œuf qui signifie qu’un travail est nécessaire sur les deux : amélioration des cadres institutionnels et éducation des individus à la citoyenneté.
Puisque j’ai comparé, plus haut, la mise en place de la RSE à une cerise, le but de cet essai est de dire qu’il faut d’abord produire un bon gâteau et ensuite seulement l’orner d’une belle cerise. Sans cela, la RSE risque de servir de cache-misère au lieu de contribuer au bien commun. Je sais que les dirigeants de certaines grandes entreprises marocaines ont un très grand souci de la légalité et les invite à communiquer davantage sur ce thème, qui ne va pas de soi, pour que leur exemple inspire l’ensemble du tissu entrepreneurial du pays, surtout les dirigeants de petites et moyennes entreprises, et pour que la citoyenneté ne soit pas l’apanage d’une élite.
Ce texte est une version légèrement remaniée et mise à jour de ma contribution à l'ouvrage 'Les leaders de la RSE' édité par M. Hassan Bouchachia aux éditions Dar Attawassoul (2014).

Les 7C des défis à relever par les entreprises africaines sur la voie du développement responsable

Je remercie les organisateurs des Rencontres Internationales de la Responsabilité Sociétale des Organisations et, plus particulièrement, Monsieur Aziz Derj de m’offrir l’occasion d’écrire et partager un point de vue sur sept défis à relever par les entreprises africaines sur la voie d’un développement responsable, respectueux des Hommes et de la planète.
Les défis peuvent être résumés par les ‘7C’, à savoir le capitalisme 3.0 , le clean development, le capital humain, le corpus idéologique, la corruption, la coopération et la communication.
Le défi du capitalisme 3.0
Le développement, nécessaire, de politiques et pratiques de RSE sur le continent africain ne doit pas faire oublier que la mission première, la raison d’être, d’une entreprise est d’abord de créer de la richesse, autrement dit faire du profit. Il ne peut y avoir d’entreprise responsable sans modèle économique viable.
Pour faire face aux besoins, très grands, des populations africaines, les entreprises du continent doivent d’abord viser la production de profit et contribuer, chemin faisant, à la création d’emplois, à la génération de recettes fiscales et à la distribution de pouvoir d’achat. Si le profit est le premier impératif pour les dirigeants d’une entreprise, il reste à nous entendre sur quel profit.
En résumant l’histoire du capitalisme à très grand trait, on peut dire que la version 1.0 est caractérisée par le profit sauvage, qui ne soucie ni des lois ni de la morale, que la version 2.0 correspond au profit légal et que la version 3.0 met l’accent sur le profit légitime.
Si une grande partie des entreprises africaines du secteur formel ont fait, je crois ou du moins je l’espère, la transition vers le capitalisme légal, il leur reste à relever le défi du capitalisme moral.
Dans le capitalisme 3.0, la légitimité du profit dépend, en amont de la manière dont il est réalisé et, en aval, de la manière dont il est employé. Le profit est légitime s’il est réalisé dans le respect des intérêts des gens et de la nature et si une bonne partie du profit est réinvestie dans le développement de l’écosystème qui l’a rendu possible. Pour illustrer la différence entre profit légal et légitime, la distribution de 100% des bénéfices aux actionnaires est légale, en droit, mais pas forcément légitime lorsqu’elle empêche une entreprise de disposer de ressources pour son développement.
La mise en place de politiques et de pratiques de RSE dans les entreprises africaines doit avoir comme but de faciliter la transition vers un capitalisme 3.0 vertueux, capable de contribuer au bien commun, en plus d’enrichir ses actionnaires.
Le défi du clean development
Les dirigeants des entreprises africaines et les responsables de la RSE doivent se réjouir d’opérer dans un continent qui a très peu contribué aux émissions de CO2 et au réchauffement climatique, comme on peut le constater à la lecture du graphique suivant.
D’aucuns nous feront remarquer que la très faible contribution africaine aux émissions de CO2 n’est que la conséquence du sous-développement industriel du continent. Il faut leur en donner acte. Il faut, toutefois, chercher le côté positif dans ce constat et lancer aux entrepreneurs africains le défi de contribuer à l’allumage des économies africaines mais en faisant un saut technologique, sans passer par la case ‘pollution’. La bonne nouvelle, aujourd’hui, est que les technologies propres commencent à être techniquement performantes et économiquement abordables.
A ce propos, il faut saluer la stratégie énergétique marocaine qui vise à produire 42% de la consommation d’électricité du pays en 2020 à partir d’énergies renouvelables. Alors que l’objectif peut paraître ambitieux, il est à coup sûr mobilisateur et débouche déjà sur des réalisations significatives par des acteurs privés et publics dans l’hydraulique, le photovoltaïque et l’ éolien. Je dois, en passant, formuler le vœu que les forages en cours dans le pays ne trouveront pas de grands gisements de pétrole et de gaz. Le Maroc n’y gagnerait pas forcément à long terme.
Le défi du développement propre doit inciter les dirigeants d’entreprises africaines à la prudence dans leurs relations avec des partenaires chinois, très actifs sur le continent, et qui ne sont pas encore entièrement sensibilisés aux externalités négatives dans l’industrie, l’agriculture, la construction ou les activités d’extraction.
Les africains doivent considérer le faible niveau d’industrialisation du continent comme une chance et un trésor à protéger. Pour cela, la vertu des dirigeants d’entreprises ne suffira pas. Les pouvoirs publics et la société civile doivent jouer les premiers rôles dans la mise en place l’environnement réglementaire nécessaire pour orienter les choix d’investissement des acteurs économiques et contrôler leur empreinte environnementale.
Le défi du capital humain
Dans des pays où le système d’éducation et de formation professionnelle alimente le marché du travail avec des compétences suffisantes en nombre et en qualité, le développement du capital humain n’est pas une responsabilité sociale majeure de l’entreprise.
Sur le continent africain où les systèmes d’éducation sont déficients, la formation et le développement du capital humain incombent largement aux entreprises. Pour un grand nombre de jeunes africains, l’entreprise est la première ‘vraie’ école où ils peuvent combler les lacunes d’une formation initiale déficiente, apprendre la rigueur dans le travail et acquérir des compétences professionnelles.
Les politiques de RSE dans les entreprises africaines doivent donc comporter un volet important de développement du capital humain. Les investissements consentis dans ce domaine doivent profiter à l’entreprise et à la société. Dans une économie mondialisée où les capitaux et les technologies sont plus facilement accessibles, l’avantage concurrentiel d’une entreprise repose sur la qualité de son capital humain. La société profite aussi des investissements des entreprises dans le développement du capital humain. Des citoyens bien formés par et dans des entreprises peuvent transférer les compétences acquises dans d’autres entreprises moins dotées de ressources ou dans les autres sphères de la société. Certains peuvent se sentir suffisamment armés pour créer leur entreprise, former d’autres collaborateurs à leur tour et contribuer, ainsi, à la création de richesse.
Le défi de la corruption
Si les africains doivent se réjouir de la faible pollution de leur continent, ils doivent s’inquiéter du caractère endémique de la corruption. L’Afrique du Sud, par exemple, apparaît au rang 72 sur 177 pays dans le classement 2014 publié par Transparency International. Le classement des autres grands pays africains est tellement mauvais qu’il vaut mieux ne pas s’y attarder. Les économistes estiment que la corruption coûte 25% du PIB africain[1]. Ceci est intolérable.
La lutte contre la corruption ne doit certes pas être mise sur les épaules des entreprises africaines mais elles doivent s’acquitter de leur part de responsabilité et se montrer exemplaires dans leurs rapports avec les administrations et les gens en matière d’investissements, de réponses aux appels d’offre, de recrutement, d’achats, etc. Parce qu’une entreprise toute seule peut se trouver démunie face à des pratiques illégales ou immorales, les corps intermédiaires représentant le monde des affaires devraient être à l’avant-garde dans la lutte contre la corruption et exercer les pressions nécessaires sur les acteurs publics et privés pour changer les comportements.
Sans progrès réels sur ce front, il serait difficile de parler d’entreprises responsables dans un continent miné par le cancer de la corruption.
Le défi du corpus idéologique
Mon propos sur ce point part du constat d’une rupture épistémologique entre les praticiens de la RSE dans les entreprises africaines et le substrat culturel et religieux des pays où ils opèrent. La conséquence de la rupture épistémologique est que le concept de responsabilité sociale et environnementale prend l’apparence d’un thème étranger à l’Afrique et a peu d’emprise sur la masse des collaborateurs de l’entreprise. Tout se passe comme si les cultures africaines n’avaient, avant l’importation de la RSE sur le continent, aucune sensibilité aux gens et à la nature. Or, nous savons que ceci n’est pas vrai. La religion musulmane, par exemple, contient des prescriptions normatives sur le thème du soin d’autrui, ce qu’on appelle aujourd’hui le ‘care’. Nous savons aussi que le respect de la nature et de la vie fait partie du patrimoine culturel africain.
Les collaborateurs des entreprises africaines et la société seraient certainement plus touchés par les politiques de RSE si elles sont exprimées dans les référentiels culturels et moraux locaux.
Le développement d’un corpus idéologique africain de la responsabilité sociale ne passe pas seulement par un travail de projection des concepts occidentaux dans les référentiels africains. Il passe aussi par une véritable archéologie culturelle dont le but serait de redécouvrir des pratiques, agricoles par exemple, et des valeurs africaines oubliées dans la course à la modernité et qui pourraient guider la recherche de solutions aux problèmes actuels.
Le défi de la coopération
Les entreprises africaines agissent dans des sociétés où des segments larges de la population ont un accès difficile, voire pas du tout, à des nécessités de base comme l’alimentation , le travail, le logement, le travail, la santé ou l’éducation. Parce qu’on ne peut pas être en bonne santé dans un environnement malade, les entreprises africaines ont, plus qu’ailleurs, le devoir de contribuer au traitement de ces problèmes. Pour ce faire, elles doivent apprendre à travailler avec des acteurs qui ne leur ressemblent pas et qui ne travaillent pas de la même manière, ce qui peut être une source de frustration et de frictions.
Puisque nous sommes au Maroc, il faut signaler la dynamique vertueuse autour de l’association INJAZ qui contribue à l’amélioration de l’éducation et à la promotion de l’esprit entrepreneurial au Maroc. L’association, dont les réalisations sont reconnues au niveau international, bénéficie du concours d’un bon nombre de grandes entreprises qui lui apportent un concours financier et, surtout, mobilisent leurs collaborateurs pour fournir à l’association les effectifs de bénévoles dont elle a besoin pour exécuter ses actions auprès des établissements d’enseignement secondaire et supérieur.
Les efforts consentis par la première entreprise marocaine, l’OCP, dans la promotion de l’entrepreneuriat sont également une bonne illustration de la manière dont une grande entreprise peut contribuer au développement d’un écosystème entrepreneurial en apportant aux acteurs locaux ses ressources financières, ses compétences et ses réseaux internationaux. On pourrait demander pourquoi une grande entreprise devrait se mêler de l’entrepreneuriat et on aurait raison de poser la question dans des pays avancés. Au Maroc, où le chômage des jeunes est un risque social majeur, la première entreprise du pays, surtout quand elle est publique, doit prendre sa part de responsabilité dans ce domaine jusqu’à ce que l’écosystème entrepreneurial local soit devenu suffisamment mûr et autonome pour ne plus avoir besoin d’un coup de pouce exogène.
Le défi de la communication
Dans un monde où le faire savoir est aussi important que le savoir-faire, les entreprises africaines ont beaucoup de chemin à faire pour valoriser leur engagement citoyen et contribuer à atténuer l’image, bien installée dans l’opinion publique locale et internationale, d’entreprises égocentriques, préoccupées par la course au profit et indifférentes à leur environnement naturel et social, quand elles ne sont pas simplement vues comme prédatrices.
Que le lecteur me permette de faire référence à mon expérience personnelle pour montrer que les entreprises africaines qui prennent leur responsabilité sociale au sérieux ont beaucoup de travail à faire pour faire reconnaître leur citoyenneté. Il m’a fallu me rapprocher, dans le cadre de mes activités professionnelles, de certaines grandes entreprises marocaines pour constater des réalisations innovantes dans la prise en charge de problèmes sociaux et environnementaux. Pourtant, l’opinion publique est très peu au courant de ces réalisations et l’image des grandes entreprises dans le pays ne reflète pas la réalité de leur engagement sociétal.
L’OCP que j’ai mentionné plus haut fait exception dans ce tableau et semble avoir réussi la transformation positive d’une institution longtemps associée, dans l’imaginaire marocain, à une administration insensible à son environnement naturel et social. Son exemplarité, soulignée dans un discours royal à fort retentissement, devrait en inspirer d’autres.
Le développement d’une activité de publication, à l’instar de l’ouvrage ‘Les leaders de la RSE’[2] et du site internet éponyme, est une contribution utile pour faire connaître, et mettre en perspective, les pratiques citoyennes des entreprises marocaines.
L’organisation de colloques comme les Rencontres de la Responsabilité Sociétale des Organisations réunies en novembre 2014 à Casablanca est une autre manière de contribuer à donner de la visibilité aux efforts des entreprises en faveur d’un modèle de développement africain responsable.







[1] https://reportingproject.net/occrp/index.php/en/ccwatch/cc-watch-briefs/1881-25-percent-of-africas-gdp-lost-to-corruption
[2] Ouvrage collectif dirigé par Hassan Bouchachia aux éditions Dar Attawassoul, 2014.

The Global Entrepreneurship Summit 2014: Are Moroccan Scholars Non Existent or Simply Ignored?

Out of curiosity, I have reviewed the entire list of 'speakers' (http://www.gesmarrakech2014.org/en/program/speakers) in the Global Entrepreneurship Summit held in Marrakech last week and did not see a single Moroccan academic, working in the broad fields of economics or science and technology. Only the participation of an American professor working at Al Akhawayn University saves the day and can be considered as a local contribution.
The finding is distressing and suggests two hypotheses. The first, that would be downright depressing, is that local researchers would have absolutely nothing to say about entrepreneurship in the country that hosted a World Summit on the phenomenon. In addition, if local academics have nothing to say on entrepreneurship, would this mean that it is not part of their teaching either? If this is the case, it is urgent to launch a major national initiative to introduce entrepreneurship in the heart of the Moroccan system of higher education and research.
As I know a few Moroccan colleagues who are doing their best with little means to introduce entrepreneurship in their institution of higher education, I know that the first assumption is not entirely true. There are a few entrepreneurial pockets in the Moroccan higher education, particularly in elite public and private schools. Political leaders in charge of higher education should make an objective assessment of these initiatives and build on them to spread the entrepreneurial culture in the national higher education and research system.
Knowing that the first Moroccan university appears at the 30th place only in the Arab world, as ranked by US News and Report, entrepreneurship could be an easier and cheaper leverage than basic research to improve the standing of Moroccan universities in the region.
The second hypothesis is that GES organizers did not bother to look for contributors in Moroccan academia. If there is an ounce of truth to this assumption, they would have done a disservice to their country by suggesting to participants, Americans and others, that the entrepreneurship is entirely foreign to Moroccan higher education and research.
Not living there to be able to say, with a bit more certainty, which hypothesis is true, I suspect that there would be some truth in both.
A society that does not like or trust its own intellectuals is set to always look for thought masters elsewhere.

Le GES 2014: les chercheurs marocains inéxistants ou ignorés?

Par curiosité, j'ai passé en revue l'ensemble de la liste des 'speakers' (http://www.gesmarrakech2014.org/en/program/speakers) au GES tenu à Marrakech la semaine dernière et n'y ai pas vu un seul représentant de la recherche marocaine dans le champ des sciences économique ou bien dans les sciences dures et les technologies. Seule la participation d'un professeur américain travaillant à l'Université Al Akhawayn permet de dire qu'il y a eu une contribution locale.
Le constat est désolant et induit deux hypothèses. La première qui serait franchement déprimante est que les chercheurs locaux n'auraient absolument rien à dire sur l'entrepreneuriat dans le pays qui organise un grand sommet mondial sur le phénomène. En outre, si les universitaires locaux n'ont rien à dire sur l'entrepreneuriat, faudrait-il en déduire qu'il ne fait pas non plus de leurs activités de formation? Si tel est le cas, il est urgent de lancer une grande initiative nationale pour introduire l'entrepreneuriat au coeur du système marocain d'enseignement supérieur et de recherche.
Comme je connais quelques collègues marocains qui font de leur mieux avec peu de moyens pour introduire l'entrepreneuriat dans leur établissement d'enseignement supérieur, je sais que la première hypothèse n'est pas tout à fait vraie. Il existe quelques poches entrepreneuriales dans l'enseignement supérieur marocain, notamment dans de grandes écoles publiques et privées. Il conviendrait de faire un bilan objectif de ces initiatives et d'examiner comment les autorités de tutelle pourraient prendre appui sur elles pour diffuser la culture entrepreneuriale dans le système d'enseignement supérieur et de recherche.
Sachant que la première université marocaine apparaît au 30ème rang seulement dans le monde arabe, selon le classement du US News and Report, l'entrepreneuriat pourrait constituer un levier plus facile et moins coûteux que la recherche fondamentale pour améliorer cette position.
La deuxième hypothèse serait que les organisateurs du GES ne se sont pas donné la peine de chercher des contributeurs dans le système universitaire marocain. Si cette hypothèse avait une once de vérité, ils auraient rendu un bien mauvais service à leur pays en laissant penser aux participants, américains et autres, au GES que la thématique entrepreneuriale est entièrement étrangère à l'enseignement supérieur et à la recherche marocains.
Ne vivant pas sur place pour pouvoir dire, avec un peu plus de certitude, laquelle des deux hypothèses est vraie, je soupçonne qu'il y aurait un peu de vérité dans les deux.
Un peuple qui n'aime pas ou qui n'a pas confiance dans ses intellectuels est condamné à toujours chercher ses maîtres à penser ailleurs.

De l’entrepreneuriat social à l’entrepreneuriat responsable

Cette tribune prolonge, approfondit et partage une discussion avec mes collègues oeuvrant à la promotion de l’entrepreneuriat social. Je leur dis, depuis longtemps déjà, que je ne suis pas à l’aise avec l’appropriation du label ‘social’ par un mouvement dont les réalisations et la médiatisation ont fini par installer l’idée qu’il y aurait les bons samaritains, les entrepreneurs sociaux, et les méchants capitalistes, les entrepreneurs à but lucratif.
Parce que les idées orientent non seulement les discours mais aussi les comportements et décisions des acteurs publics et privés, il est nécessaire d’effectuer un travail idéologique pour remettre les pendules à l’heure et proposer une formulation plus fidèle à la réalité de l’entrepreneuriat au 21ème siècle.
L’appropriation du label ‘social’ par les promoteurs d’une partie du phénomène entrepreneurial sous-tend que l’entrepreneuriat à but lucratif serait asocial, au minimum, ou carrément anti-social. Je pense que l’entrepreneuriat à but lucratif ne peut être ni l’un ni l’autre.
L’entrepreneuriat n’est pas asocial et ne peut pas être anti-social
L’entrepreneuriat à but lucratif ne peut pas être asocial comme on pourrait être agnostique ou apolitique. L’entrepreneur hors sol n’existe pas. L’entrepreneur vit et opère dans un contexte social. Ses actes sont influencés par le milieu social ambiant et l’impactent en retour. Ne dit-on pas souvent que les grands bâtisseurs d’entreprises se sont trouvés au bon moment et au bon endroit. Sans diminuer en rien la valeur des individus, les grands entrepreneurs, comme les grands personnages historiques, se sont trouvés en phase avec leur milieu et époque. Réserver le label ‘social’ à une partie du phénomène entrepreneurial n’a pas de sens. Tout entrepreneuriat est social parce qu’il constitue un ‘fait social’ au sens durkheimien.
L’entrepreneuriat à but lucratif ne peut pas être anti-social. Je n’aurais pas pu avancer cette affirmation avec force si j’écrivais au 19ème ou durant la première moitié du 20ème siècle. Je n’aurais pas pu non plus le faire si j’écrivais depuis un pays dominé par la forme primitive du capitalisme.
Dans les pays avancés où le développement de la démocratie, de la société civile, des médias et de l’opinion publique, les entrepreneurs sont soumis à un contrôle légal et social fort et ne peuvent pas, plus, se permettre de jouer contre la société. La légitimité de la quête du profit est désormais conditionnée au respect des gens et de la nature. Autrement dit, si le droit de rechercher le profit n’est pas remis en cause, la manière dont l’entrepreneur le réalise fait l’objet d’un contrôle social de plus en plus normatif, au point que certains le trouvent, parfois non sans raison, excessif.
Même si ceci est contesté par une partie des historiens, j’adhère à la thèse du développement inéluctable de l’éducation, de la démocratie et de la société civile. Aussi, je pense que les entrepreneurs opérant dans des pays où cette évolution n’est pas encore accomplie seront comptables des externalités négatives, sociales et environnementales, et ne pourront pas continuer à mal traiter les gens et la nature.
L’entrepreneuriat dit social ne l’est pas toujours
Ayant, il faut espérer, montré pourquoi l’entrepreneuriat est forcément social, il convient de tenter une déconstruction de l’entrepreneuriat dit social. La caractéristique distinctive revendiquée par les promoteurs de cette forme d’action est de placer la finalité sociale au centre d’une entreprise. Lorsqu’un projet a une dimension marchande, la logique voudrait la soumettre à la finalité sociale. Les entrepreneurs sociaux étant des êtres humains, cette noble soumission de l’économique au social s’avère moins noble dans certaines pratiques.
Les entrepreneurs sociaux sont des êtres humains et les organisations qu'ils mettent en place pour servir une cause noble, si elles ne sont pas étroitement contrôlées, peuvent se retourner contre la mission. Par exemple, la distribution agressive de micro crédit par des agents complaisants a aggravé les difficultés de beaucoup de famiiles pauvres. En 2010 seulement, le gouvernement de l'Andhra Pradesh a recensé 80 suicides parmi les 'bénéficiaires' de micro crédit ( plus détails à: http://www.bbc.com/news/world-south-asia-11997571). L'Inde a vu l'introduction en bourse d'entreprises de micro crédit au motif, cynique, que ceci faciliterait l'accès à plus de fonds pour sortir plus de familles de la misère. Le micro crédit est également controversé au Bengladesh, où il a été inventé par Mohammad Yunus, et au Maroc.
Parce que l’exemple du micro crédit est facile, il faut trouver d’autres illustrations des dérives de l’entrepreneuriat social. J’ai eu à connaître récemment du projet d’un jeune entrepreneur qui assume sans complexe que le projet qu’il présente comme social est en fait une entreprise à but lucratif reposant sur un alibi (le mot est de moi) social.
L’entrepreneuriat dit social le devient moins lorsqu’il se transforme en profession, voire en fonds de commerce. Lorsque les revenus ou bien seulement l’identité sociale d’une personne ou d’un groupe repose sur une entreprise sociale, la pérennisation de cette entreprise devient généralement sa propre fin. La sociologie des organisations a bien éclairé le processus d’institutionnalisation qui transforme un moyen, une organisation destinée à traiter un problème social, en fin de son propre fonctionnement. Lorsque le revenu, le pouvoir, le salut, le sens de la vie ou l’identité d’un entrepreneur social passe par le service des pauvres, des malades ou des opprimés, l’existence de ces populations devient nécessaire à la continuité des organisations censées leur venir en aide.
Les grandes réussites en entrepreneuriat social se traduisent par la mise en place d’organisations, parfois de très grande taille. Dès lors, ces organisations sont obligatoirement traversées par les phénomènes classiques documentés par la sociologie des organisations : luttes pour le pouvoir, conflits sur l’allocation des ressources, perte de vue de la mission première de l’organisation, émergence de silos, soumission des bénévoles aux technocrates, etc.
Dépasser la dichotomie : l’entrepreneuriat responsable
Puisque l’entrepreneuriat à but lucratif est forcément social et que l’entrepreneuriat social n’est pas toujours aussi social, il faut chercher la ligne de clivage ailleurs que dans le label social. De mon point de vue, la bonne distinction est à établir entre des formes responsables et irresponsables d’entrepreneuriat. Parce qu’il est plus facile de définir la forme négative, l’entrepreneuriat irresponsable est celui qui met, de facto, les intérêts égoïstes de l’entrepreneur au cœur d’un projet et qui cherche à atteindre des buts, serait-ce le salut de l’âme, en faisant supporter des externalités négatives, non consenties, aux gens et ou à l’environnement.
Par contraste, l’entrepreneuriat responsable, à but premier lucratif ou non, commence par reconnaître à l’entrepreneur le droit de poursuivre ses propres objectifs et lui fait obligation de le faire dans le respect des gens et ou de l’environnement. L’entrepreneur responsable idéal ne produit pas d’externalités négatives. L’entrepreneur réel peut produire des externalités négatives et doit les prendre en charge : nettoyer quand on pollue, développer l’employabilité quand on ne veut pas promettre l’emploi à vie, compenser la pénibilité du travail quand on ne peut pas l’éviter, etc.
Mettre l’accent sur la responsabilité a un autre avantage. Elle contribue au développement du paradigme de la responsabilité dans le monde de l’entreprise. On parle de leadership responsable, de gouvernance responsable et d’investissement responsable. Ces concepts portent sur la conduite d’organisations existantes dont la création requiert des entrepreneurs responsables.

From social to responsible entrepreneurship

This essay extends, develops and shares a discussion with my colleagues involved in the promotion of social entrepreneurship. I have been saying for a long time that I'm not comfortable with the appropriation of the label 'social' by a movement whose achievements and extensive media coverage ended up installing the idea that there would be good Samaritans , social entrepreneurs, and bad capitalists, for-profit entrepreneurs .
Because ideas guide not only speech but also the behavior and decisions of public and private actors, it is necessary to do some ideological work to put the record straight and provide a more accurate framing of the reality of entrepreneurship in the 21st century.
The appropriation of the 'social' label by proponents of a portion of the entrepreneurial phenomenon suggest, at a subconscious level, that for-profit entrepreneurship would be asocial, at a minimum, even anti-social. I hope to convince the reader that for-profit entrepreneurship can be neither one nor the other.
Entrepreneurship is not asocial and cannot be anti-social
For-profit entrepreneurship cannot be asocial as one might be agnostic or apolitical. Entrepreneurs do not act in a social vacuum. They live and work in a social context. An entrepreneur’s actions are influenced by the surrounding social environment and impact it in return. Do not we often say that the great business builders found themselves at the right time and the right place? Without in any way diminishing the value of individuals, ‘great’ entrepreneurs, like ‘great’ politicians or generals, found themselves in tune with their environment in particular circumstances. Reserving the label 'social' to a part of the entrepreneurial phenomenon does not make sense. All entrepreneurship is social because it is a 'social fact' in the Durkheimian sense.
For-profit entrepreneurship cannot be anti-social either. I would not have advanced this assertion forcefully if I wrote in the 19th or in the first half of the 20th century. I would not be able to do so if I wrote from a country dominated by the primitive form of capitalism.
In advanced countries where the development of democracy, civil society, media and the public, entrepreneurs are subject to legal and social controls. They cannot afford to play against society. The legitimacy of the pursuit of profit is now subject to respect for people and nature. In other words, if the right to pursue profit is not challenged, how the entrepreneur realizes the profit is subject to increasingly normative social control, to the point that some entrepreneurs find it, sometimes not without reason, too excessive.
Even though this is disputed by some historians, I agree with the thesis of the inevitable development of education, democracy and civil society. Thus, I think that entrepreneurs operating in countries where this evolution is not yet completed will be accountable for negative social and environmental externalities, and will not be able to continue to treat people and nature badly.
Social entrepreneurship is not always what it seems
Having argued that entrepreneurship cannot be asocial or anti-social, I would like to attempt a deconstruction of social entrepreneurship. The distinguishing feature claimed by proponents of this form is to place the social purpose at the center of a company. When a project has a commercial dimension, the economic logic is presumably submitted to the social mission. Social entrepreneurs are human beings, however, and the organizations the set up to serve the mission, if not tightly managed, can end up playing against it. For example, the aggressive distribution of micro credit by complacent field officers has aggravated the hardship of the poor. In 2010 alone, the government of Andhra Pradesh, the Indian state home to one third of micro credit borrowers in India, counted 80 suicides among over indebted borrowers (for more details http://www.bbc.com/news/world-south-asia-11997571). India also witnessed the public listing of micro credit companies on the cynical ground that the stock exchange would provide easier access to more funds to lift more families out of poverty. In Bangladesh, where Mohammad Yunus pioneered it, and in Morocco, micro credit has also been controversial.
Because the dark side of micro credit is an easy illustration, we have to find other illustrations of drift in social entrepreneurship. I was exposed recently to a young entrepreneur who claimed openly that his venture is for-profit business although it is based on a social alibi (the word alibi is mine).
Social entrepreneurship is less so when it is transformed into a profession or a business. Where the income or social identity of a person, or of a group, is based on a social enterprise, sustainability of this business usually becomes its own end. The sociology of organizations has extensively documented the institutionalization process that transforms a means, an organization se up to treat a social problem, into their own ends. When income, power, salvation, the meaning of life or the identity of a social entrepreneur are sought through service to the poor, the sick and the oppressed, the existence of these populations is necessary to ensure continuity of the organizations supposed to help them.
Great achievements in social entrepreneurship result in the establishment of organizations, sometimes very large. Therefore, these organizations are necessarily traversed by conventional phenomena also documented by the sociology of organizations: power struggles, conflicts over resource allocation, loss of sight of the primary mission of the organization, emergence of silos, submission of volunteers to technocrats, etc.
Beyond the dichotomy: responsible entrepreneurship
Since for-profit entrepreneurship is necessarily social and social entrepreneurship is not always so social, we should look for a label other than ‘social’ to help us sort the good from the ugly. From my point of view, a more valid distinction must be made between responsible and irresponsible forms of entrepreneurship. Because it is easier to define negatively, irresponsible entrepreneurship is one that puts, de facto, the selfish interests of the entrepreneur at the heart of a project and seeks to achieve goals, be it the salvation of the soul, by generating negative externalities for people or the planet.
By contrast, responsible entrepreneurship, for-profit or not, begins by recognizing to the entrepreneur the right to pursue own objectives and compels him to do so in respect of people and the environment. The ideal responsible ideal entrepreneur does no harm and does not produce negative externalities. The real entrepreneur can produce negative externalities but must be held accountable for them: they clean when they pollute, they develop employability when they do not want to promise lifetime employment, they offset the drudgery of work when they cannot avoid it, etc.
Emphasizing responsibility has another advantage. It contributes to the development of the paradigm of responsibility in the business world. We talk about responsible leadership, responsible governance, responsible employment, and responsible investment. These concepts relate to the conduct of existing organizations whose creation requires responsible entrepreneurs. I hope we have come full circle.

Que faire du Centre Marocain de l'Innovation?

Je me suis exprimé, il y a quelques jours, sur le CMI après lecture du témoignage à charge de M. Mohamed Attahri (http://fr.wamda.com/2014/11/retour-d-experience-le-cmi-ce-cancer). J'ai dit à quel point le fonctionnement du CMI évoque le château de Kafka.
J'ai, ensuite, lu l'entretien accordé au site wamda par M. Samir El Aichaoui, directeur général du CMI (http://fr.wamda.com/2014/11/samir-el-elaoui-reponse-cmi) et souhaite m'exprimer un peu plus longuement, avec la nuance qui convient, sur cet élément du dispositif marocain de soutien à l'innovation.
Je dois annoncer d'emblée que cette contribution n'est sollicitée ou approuvée par aucune autorité. Elle exprime une opinion libre avec les avantages et les inconvénients d'une position distanciée par rapport à l'objet. Pour être tout à fait clair, je n'ai pas l'intention, ni les moyens, de trancher la controverse opposant, sur la place publique, le CMI à quelques (plusieurs?) entrepreneurs.
Mon propos, plus modeste, est d'alerter contre la tentation, que je sais difficile à éviter, de faire le procès des acteurs alors que le problème est dans le système. Si les relations entre des entrepreneurs et le CMI sont tendues, ce n'est pas parce que les premiers seraient 'bons' et les collaborateurs du CMI seraient 'méchants'.
La thèse que je défendrai dans les lignes qui suivent est que les acteurs, de part et d'autres, sont victimes d'un vice de conception du système de soutien à l'innovation. Très franchement, si je travaillais au CMI, je me sentirais moi aussi frustré de ne pas pouvoir aider les entrepreneurs comme il faudrait.
Avant d'aller plus loin dans le développement, je tiens à saluer M. Samir El Aichaoui pour avoir accepté (provoqué?) une expression publique sur les reproches faits à l'organisme dont il a la charge. La bonne gouvernance suppose la possibilité, pour les citoyens, d'interpeller les responsables de la chose publique et la nécessité, pour ces derniers, de s'expliquer et de rendre compte. Dont acte.
Pour aider le lecteur à comprendre de quoi il s'agit, M. Mohamed Attahri reproche au CMI d'imposer aux entrepreneurs un carcan bureaucratique incompatible avec les nécessités du lancement d'une jeune entreprise. M. Aichaoui répond que les fonds mis par les pouvoirs publics à la disposition par le CMI ne sont pas destinés à financer la jeune entreprise (ou la start-up pour faire moderne) mais un projet bien déterminé d'innovation. Dès lors M. Aichaoui suggère que le CMI est fondé à vérifier que les fonds prêtés sont bel et bien employés au financement des composantes du projet selon les spécifications approuvées.
Si les entrepreneurs ont raison de se plaindre de l'incapacité du CMI à les accompagner, voire lui reprochent de les mettre en difficulté, et si le directeur général a raison de rappeler la vocation et les règles de fonctionnement de l'organisme qu'il dirige, le problème est systémique et la solution doit être cherchée ailleurs.
Le problème, à mon avis, est que le CMI tel qu'il a été conçu n'est pas adapté à l'accompagnement des start-ups. Contrairement à une grande entreprise où il est plus facile de distinguer l'entreprise d'un projet particulier, une start-up se confond, par construction, avec un projet d'innovation. Vouloir distinguer les deux pour soutenir le projet et non pas l'entreprise est absurde. Quand on finance un projet d'innovation, on finance de facto la start-up. Exiger que l'entreprise exécute le projet, tel que prévu dans le cahier des charges, c'est lui interdire d'adapter son modèle économique et son organisation, à l'épreuve du marché.
L'examen du bilan d'activité du CMI confirme l'existence d'un problème sérieux dans le système marocain de soutien à l'innovation. Les statistiques disponibles sur le site du CMI (http://www.cmi.net.ma/Donnees_Statistiques.html) montrent que, depuis sa création, l'organisme a retenu autour de 35 dossiers sur 175 candidatures (21,1%) au titre du programme INTILAK, réservé aux entreprises de moins de deux ans, et autour de 12 dossiers sur 67 (17,9%) au titre du programme TATWIR, réservé aux entreprises de plus de deux ans.
Ces chiffres sont très inquiétants et doivent induire une remise à plat, urgente, de la politique de soutien à l'innovation. Ramené à l'échelle d'un pays de 33 millions d'habitants, le nombre de dossiers soumis par de jeunes entreprisses au CMI depuis sa création, soit 242 dossiers, est juste insignifiant!
En faisant l'hypothèse que chaque dossier INTILAK correspond au plafond d'intervention du CMI, soit 1 MDH (90% de 1MDH), et que chaque dossier TATWIR correspond au plafond de 2 MDH (50% d'un maximum de 4MDH), on obtient une enveloppe maximale de soutien de l'ordre de 59 MDH. Quel pays peut prétendre à rejoindre le club des nations développées avec moins de 10 million d'euros d'investissement dans l'innovation? Si l'on considère que l'effort du pays doit se situer autour de 3% de son PIB, le Maroc devrait investir autour de 25 milliards DH dans l'innovation. Vu le caractère insignifiant des quelques dizaines de millions de dirhams consentis, il nous faut admettre que le Maroc n'a pas de politique d'investissement dans l'innovation. Je sais bien que le CMI ne représente qu'une partie de l'investissement total du pays dans l'innovation. Il doit bien y avoir quelques dizaines de millions de dirhams dans d'autres comptes publics ou privés mais ceci ne change pas le constat global. Même avec un deux milliards de DH, on serait encore très loin du niveau d'investissement, 3% du PIB, que les leaders européens, réunis à Lisbonne en 2010, ont jugé nécessaire pour développer une économie de la connaissance (http://www.central2013.eu/fileadmin/user_upload/Downloads/Tools_Resources/Lisbon_MEMO-06-23_EN_1_.pdf).
Plus grave, encore, le taux de sélectivité du CMI, autour de 20%, est absurde dans un pays où la jeune entreprise innovante est un phénomène extrêmement rare. On ne devrait pas rejeter 80% des demandes de soutien des rares entrepreneurs qui se présentent au guichet du CMI. On devrait, au contraire, encourager 80%, si ce n'est la totalité.
A partir de ce constat, une première conclusion s'impose. Si les responsables du pays veulent promouvoir l'innovation, il faudrait mobiliser beaucoup plus de moyens dans les secteurs public et privé. A la question de savoir que faire du CMI, deux réponses sont possibles. La première, qui me semblerait plus raisonnable et moins coûteuse, serait de suivre jusqu'au bout le modèle français qui a inspiré, apparemment, la conception du CMI et lui permettre un accompagnement différencié des entreprises naissantes et des entreprises établies. Pour les entreprises en émergence, les procédures doivent être légères. Les délais de décision et de mise à disposition de fonds doivent être rapides. Le taux de rejet doit être faible pour encourager tout le monde et l'allocation des fonds doit être souple. A titre d'exemple, un de mes étudiants créateur d'une entreprise innovante a obtenu, très rapidement et très facilement, 300.000 euros d'avances remboursables auprès de la BPI (Banque Publique d'Investissement) qui intervient, aussi, dans des dossiers représentant des dizaines de millions d'euros.
La deuxième solution serait d'orienter davantage le CMI vers le financement de projets innovants menés par des entreprises établies et créer un autre organisme plus adapté aux besoins et rythmes des entreprises en émergence. Cet organisme devrait avoir une plus grande réactivité dans la prise de décision et dans la mise à disposition des fonds. Ses collaborateurs devraient comprendre les entrepreneurs et leur faire confiance. Le contrôle du bon usage des fonds devrait être fait à posteriori. Les pouvoirs publics devraient accepter le fait qu'il y aurait un peu de fraude et, surtout, pas mal d'argent bien dépensé mais en perte. Pour que l'Etat devienne un acteur moteur de l'écosystème entrepreneurial, il doit apprendre à faire confiance aux acteurs et à prendre des risques.
Pour récolter de l'entrepreneuriat innovant, la seule chose que l'on sait est qu'il faut arroser généreusement les quelques germes plantés par les entrepreneurs et espérer qu'il en sortira de beaux arbres et des fruits abondants.